mardi 22 juillet 2008

Leonardo Padura (Mollat)

Un dossier exclusivement consacré à cet auteur cubain, auteur d'un cycle des quatre saisons tout à fait savoureux.


Leonardo Padura écrit des romans policiers qui se passent à La Havane, où lui-même est né en 1955, et où il vit toujours. Il est romancier, essayiste, journaliste, et auteur de scenarii pour le cinéma.
Avec Cuba en toile de fond de ses romans, il met en scène des aspects de l'histoire et de la réalité cubaine, quotidienne et politique bien sûr, souvent amère. Son style, littéraire et impeccable, sert son propos, ne détestant pas les digressions qui peuvent prendre la forme de nostalgie du passé, réflexion sur l'échec des utopies, des illusions mises à mal. Il dévoile ainsi le malaise de ce qu'il appelle "la génération cachée", génération de trentenaires qui n'a connu que le revers de la médaille révolutionnaire.

Le cycle des quatre saisons

Padura a l'idée originale du cycle Les Quatre Saisons, à raison d'un roman par saison. Dans l'ordre chronologique, ce sera la Havane en hiver avec Passé parfait, le printemps avec Vents de Carême, l'été avec Electre à la Havane, et dernier volet : L'Automne à Cuba.
Le personnage principal en est le lieutenant Mario Conde, qui aurait dû vivre le temps de la tétralogie, mais que son créateur n'a pu se résoudre à abandonner puisqu'on le retrouve ensuite dans Adios Hemingway et dans le nouvel opus de cette rentrée littéraire 2006 : Les Brumes du passé.
Pour la petite histoire, alors qu'il avait déjà rédigé les deux premières aventures du cycle des Quatre Saisons, Padura, qui travaillait comme journaliste pour un quotidien a réalisé une enquête sur l'histoire du quartier chinois de La Havane, ce qui lui a donné l'idée d'un récit écrit en marge avec Mario Conde, qu'il a repris pour faire un court roman anecdotique intitulé Mort d'un Chinois à La Havane.


Les personnages

Padura met en scène des personnages récurrents, aux surnoms éloquents, qui constituent tout un petit monde auquel le lecteur familier s'attache immanquablement, à commencer par Mario Conde et ses deux amis d'enfance.

Mario Conde dit "le Conde" (en français : "le comte")
Son héros principal, Mario Conde, deux divorces, est un flic désenchanté, confronté à l'arrivisme, trafic d'influence, magouilles, corruption, fraudes etc... Au début de la série, il est âgé de 34 ans. Il ne sait pas trop pourquoi il est devenu policier, et à la question de son supérieur avoue son manque de vocation.
Quand ça va trop mal, Mario recourt au rhum. C'est aussi cela, la réalité cubaine ! Le premier épisode du cycle des Quatre Saisons s'ouvre sur un lendemain de cuite mémorable.
"Il n'eut pas besoin de réfléchir pour comprendre que le plus difficile serait d'ouvrir les yeux. D'accepter sur ses pupilles la clarté du matin qui resplendissait sur les carreaux des fenêtres et peignait toute la pièce de sa glorieuse luminosité. Et de savoir alors que l'acte essentiel de soulever ses paupières revient à admettre qu'à l'intérieur de son crâne s'installe une masse glissante, toute prête à entamer une danse douloureuse au moindre mouvement de son corps. Dormir, peut-être rêver, se dit-il, répétant la phrase obsédante qui, cinq heures auparavant, l'avait accompagné au moment où, tombant sur son lit, il respirait le parfum profond et obscur de sa solitude. Dans une pénombre épaisse, il vit son image de pénitent coupable, agenouillé devant la cuvette des toilettes, déchargeant des cascades d'un vomi ambré et amer qui semblait ne jamais devoir s'arrêter. Mais la sonnerie du téléphone continuait à résonner, comme des rafales de mitraillette qui perforaient ses oreilles et trituraient son cerveau lacéré en une torture parfaite, cyclique, tout simplement brutale."
Dans sa jeunesse, Mario avait pour ambition "d'être écrivain, comme Hemingway". Au lycée, il fera la rencontre déterminante d'un vieux bibliothécaire unijambiste, qui le guidera dans ses lectures : "La relation avec Cristobal le boîteux, comme ils l'appelaient tous au lycée, fut une des rencontres décisives de la vie de Mario Conde qui non seulement devint un lecteur vorace et obéissant, de l'espèce capable de finir n'importe quel livre commencé - il avait réussi à vaincre Les Misérables et même La Montagne magique - , mais avait également commencé à aimer les livres et les bibliothèques à la façon des croyants qui adorent leurs églises : comme des lieux sacrés où la profanation n'est pas admise, sous peine de condamnation éternelle.". "Cristobal l'avait orienté dans ses lectures en lui fournissant des livres, mais il avait surtout été le premier à découvrir que le jeune garçon avait une sensibilité latente et il lui avait enjoint de tenter sa chance dans l'écriture".
Quand il quittera la police (dans l'épisode Adios Hemingway où l'intrigue tourne autour de l'écrivain américain, qui a vécu et possédé une maison à Cuba), "le Conde", grand amateur de littérature, décidera d'écrire et de vivre du commerce des livres. De nombreuses références littéraires parsèment donc les romans de Padura, à l'image des lectures de son personnage. Dans Les Brumes du passé, dernier opus en date, on trouve des pages mémorables sur l'amour des livres et des bibliothèques, que de nombreux Cubains sont contraints de vendre pour pouvoir manger. L'émerveillement du Conde découvrant la bibliothèque de livres rares est un bonheur d'érudition sur la littérature cubaine, établissant presque une bibliographie de l'histoire de l'édition de l'île.

Carlos le Flaco dit "le Flaco" (en français : "le maigre")
Carlos et Mario se sont connus au lycée. Leur relation d'amitié est née ce jour lointain où, en classe pré-universitaire au lycée de La Vibora, Mario a demandé à Carlos une lame de rasoir pour tailler la mine de son crayon. A l'époque, Carlos était maigre - d'où son surnom. Depuis, vétéran des guerres d'Angola, la moelle épinière détruite, après plusieurs interventions chirurgicales inutiles le Flaco est devenu un homme obèse, cloué à son fauteuil roulant. "Aujourd'hui, Carlos le Flaco n'est plus maigre, il pèse plus de deux cents livres, il dégage une odeur aigre comme tous les gros et le destin s'est acharné sur lui". Pour supporter son sort, Le Flaco se suicide à petit feu, à coups de rhum et d'abus de nourriture à tel point que "sa corpulence maladive déborde de ce fauteuil de malheur". Une des missions sacrées de Conde est d'être pour son ami une compagnie et un soutien matériel.

Le Conejo (en français : "le lapin"), qui doit son surnom à ses grandes dents !
Ami de lycée de Mario et Carlos. Après une formation d'enseignant, il a quitté l'Education pour travailler à l'Institut d'Histoire où il peut réfléchir tranquillement à ses théories personnelles sur la marche du monde, sous forme d'hypothèses plus ou moins farfelues (et récurrentes !) parmi lesquelles : "Si les Anglais n'avaient pas quitté La Havane en 1763, Elvis Presley serait peut-être né à Pinar del Rio, autrement dit à River Pine City"... Le Conejo est capable de disserter inlassablement sur le sens de l'Histoire, à défaut d'avoir trop rêvé sur les livres qu'il ne s'est jamais résolu à écrire. "Vous avez réfléchi au genre de pays dont on a hérité ? (...) C'est un pays condamné à la démesure (...) Cette démesure, c'est notre pire châtiment : elle nous a mis au coeur de l'histoire. Souvenez-vous que Marti voulait équilibrer le monde à partir d'ici, le monde entier, comme s'il avait entre ses mains ce putain de levier que demandait Archimède. Le résultat, c'est que nous sommes tellement historiques que non seulement nous nous croyons les meilleurs, mais qu'en plus nous le sommes parfois. Et voilà les conséquences... sens historique et mauvaise mémoire, indolence et prédestination, grandeur et légèreté, idéalisme et pragmatisme, de quoi équilibrer les vertus et les défauts, non ? Mais au bout du compte la fatigue arrive. La fatigue d'être si historiques et si prédestinés."

La vieille Josefina, au prénom abrégé en "José"
Mère de Carlos le Flaco, âgée de plus de soixante-dix ans, d'une bonne humeur contagieuse, Josefina mitonne avec amour des petits plats pour son fils et ses amis. L'occasion pour Padura de nous faire goûter à la saveur et aux épices de la cuisine cubaine, car ses descriptions détaillées mettent l'eau à la bouche du lecteur !
Depuis vingt ans qu'il la connaît, Mario ne l'a jamais vue "fataliste ou vaincue". "Il l'admirait et l'aimait, parfois d'une façon plus tangible que sa propre mère avec laquelle il n'avait jamais eu ni l'identification ni la confiance que lui inspirait la mère de Carlos le Flaco".

Le major Antonio Rangel, dit "Vieux"
Le supérieur de Mario est un grand fumeur de cigares, préoccupé de sa forme et de son apparence. Mario le désespère, qui est souvent mal rasé, habillé n'importe comment. "Fumer et avoir l'air plus jeune étaient ses deux penchants avoués, et il y consacrait un soin d'artisan. C'est avec orgueil qu'il annonçait ses cinquante-huit ans, tout en souriant de son visage sans rides (...) Il portait l'uniforme bien ajusté. Ses cheveux blancs sur les tempes donnaient l'impression de n'être qu'un caprice de jeunesse ; il partageait ses fins d'après-midi entre la piscine et le cours de tennis, où son cigare l'accompagnait".
Avec ce personnage, Padura vous donnerait presque l'envie de fumer un cigare cubain, avec tout le rituel que cela suppose : "Derrière son bureau, le major Antonio Rangel présidait à la cérémonie de l'allumage d'un cigare. La flamme du briquet à gaz subtilement inclinée, il faisait tourner le cigare et à chaque mouvement de ses doigts correspondait une paisible exhalaison de fumée bleue qui flottait à la hauteur de ses yeux, l'entourant d'un nuage compact et parfumé (...) Tous ceux qui connaissaient sa passion fétichiste pour les bons havanes ne l'interrompaient jamais pendant qu'il en allumait un et, chaque fois qu'ils le pouvaient, ils lui offraient des cigares de marque (...)"
Après avoir travaillé dix ans ensemble dans la police, le major sera mis à la retraite anticipée par une équipe du Bureau des enquêtes internes ayant conclu à une baisse de ses capacités, tandis que le Conde décidera de démissionner.

En dehors du polar
Délaissant son personnage fétiche, Leonardo Padura a aussi écrit un beau roman sur l'exil : Le Palmier et l'étoile. Le héros enquête sur les causes de son expulsion de l'université et revient à Cuba après dix-huit ans d'exil, à la recherche d'un manuscrit du poète Heredia...





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